"J'veux des réponses donc j'fabrique des questions" - le réveil de Lolatypique
- Lola Denisan
- 4 févr.
- 5 min de lecture
Il est 20 h 27, je viens de rentrer de ma journée, un poids au fond de mon ventre.
Ce matin dans le bus, j’ai vu sur Insta un gars se faire tabasser par des flics armés…en plein Paris. Les images ne me quitteront pas, et font désormais partie de cette grande collection d’horreur que mon cerveau ne s’habituera jamais à voir défiler sur nos écrans.
Les enfants tuméfiés en Palestine, ces femmes si fortes et courageuses en Iran, la détresse des Ukrainiens dont le quotidien est devenu la guerre, ces gens toujours qui se noient par milliers en Méditerranée et les ONG qui se font attaquer dans les eaux internationales, des hommes et des femmes assassinés par des agents américains sans humanité, une librairie parisienne qui subit une descente et une perquisition pour un cahier de coloriage pour enfant, des manifs anti-IVG…ce monde ressemble de plus en plus à un mauvais scénario de sciences-fiction…des dystopies devenues beaucoup trop réelles.
Cette sensation d’être déconnectée. Les horreurs pleuvent, plus choquantes les unes que les autres. On ne nous laisse plus le temps d’encaisser, d’intellectualiser à quel point c’est inadmissible, à quel point c’est violent. Plus le temps de réfléchir. Plus le temps de ressentir. Plus le temps de nous questionner. Plus le temps de nous rappeler notre humanité. Juste se protéger soi, pour avancer. « S’imperméabiliser » et ne plus écouter ce truc au fond de nous qui s’appelle « révolte », « indignation ».
On dit souvent de ma génération qu’elle est paumée, mais elle est traumatisée. Elle grandit avec des images insoutenables, des drames à tous les coins de rues et aucune réaction autour. La violence devient la norme et ouvrir les réseaux nous fait étouffer sous les infos toutes plus hallucinantes les unes que les autres.
Sonner les gens à coup de scandales, installer un climat de peur, d’angoisse, de mécanisation. Cultiver un état de sidération qui empêche l’action.
Dès que j’ouvre les réseaux, de nouvelles horreurs inondent mon champ de vision. Ce matin, c’était des jeunes en plein Paris qui se sont fait tabasser par des flics armés. Ce soir une manif anti-avortement où un gars a le culot de comparer la loi Veil à un génocide. Tiens, si je scrolle un peu plus, je tombe sur une nouvelle vidéo d’un enfant qui meurt de faim à Gaza. Une pensée pour le monsieur de la vidéo précédente qui comparait l’IVG à un génocide, alors Gaza, c’est quoi ?
Et l’Iran ? On en parle de l’Iran ? De la force de ce peuple qui a su élever sa voix et qui en paie lourdement les conséquences ?
Demain, ça fera 4 ans qu’il y a la guerre en Ukraine et là où un élan de solidarité s’était soulevé en 2022, aujourd’hui, on oublie. Mais ça fait 4 ans que les bombes tombent sur l’Ukraine.
La République Démocratique du Congo…là-bas la situation est telle qu’en 2025 plus de 85 000 personnes se sont exilés au Burundi, réfugié(e)s de l’horreur.
Et puis il y a le Soudan. Vous savez, vous, ce qu’il se passe au Soudan ? La « pire crise humanitaire au monde » selon l’ONU, des conflits armés, des viols, de la violence encore et toujours plus, et la faim…mais on ne le voit pas, on ne l'entend pas, on n’en parle pas.
Autour de nous, les gens meurent, agonisent en silence puisqu’on leur a coupé le son.
Et plus personne ne crie pour eux.
Tant que l’horreur est ailleurs, à nos frontières où à l’autre bout du monde, tant qu’elle reste dans nos téléphones, nos télés, alors tout va bien. Pas de raison de s’indigner, de s’angoisser, de se réveiller…puisque ces images de corps entassés, on en est maintenant des habitués. Et si ça devient trop compliqué ? Il suffit d’éteindre nos portables, de couper la télé.
Tiens la télé. Une fenêtre vers le monde…avec un filtre et un biais, celui qui paye l’émission que tu regardes tous les soirs pendant ton dîner. Cette fenêtre vers le monde, c’est la seule “fenêtre” que je vois contribuer à la déshumanisation et à la régression des cerveaux. La télé réduit le champ de vision de milliers de personnes, avec des titres scandales et des images toujours plus choquantes et attention à l’infox, serpent vicieux de certains plateaux télé…
Avant à la télé, on voyait les premiers pas de l’homme sur la lune, on rêvait d’un futur prometteur où tout semblait possible…aujourd’hui on y organise des débats très sérieux sur la tenue vestimentaire des influenceuses, sans mentionner les peuples qui se font décimer.
L’information, aujourd’hui, est libre d’accès, mais elle n’a jamais été si peu fiable, car tellement manipulée. Elle ne nous tombe entre les mains, les yeux et les oreilles qu’après être passée par la plume ou la parole d’un ou plusieurs journalistes, d’une rédaction, de montages et biais de validation. Les mots sont choisis suivant un angle éditorial, et malheureusement bien trop souvent dans une mécanique du plus rentable ou du plus accrocheur. Et ça marche puisque rares sont ceux qui confrontent les informations, cherchent les sources.
L’humain ne connaît plus l’humanité. La solidarité est un mot oublié au profit de l’égoïsme de nos « chacun pour soi ». Mais si l’égoïsme est roi, qu’on se le rappelle, si nous ne levons pas le petit doigt contre toutes les injures et les injustices que subissent les peuples agonies, les minorités de chaque pays, les révoltés qui tiennent l’espoir, qui lèvera le poing quand ce sera à nous de subir ? Personne.
Peut-être est-il temps de se réveiller ?
C’est aussi le message que porte la profonde nouvelle “Matin Brun” de Franck Pavloff, à lire d’urgence en ces temps troubles où l’amour de l’autre semble de plus en plus lointain.
Moi en tous cas me voilà. J’ai la chance d’avoir une voix alors je décide dès aujourd’hui de l’utiliser. Parce que Lolatypique est un média culturel certes, mais aussi un média engagé. Et que je ne peux pas parler d’engagement sans dire un mot sur ce qu’il se passe dans ce monde fou, faire comme si tout allait bien, comme s’il ne se passait rien.
Je voudrais terminer par ce couplet du très talentueux, engagé et profondément touchant Gaël Faye (un des humains sur cette planète qui m’inspire le plus) dans la chanson “La Cause” (ft. Grand Corps Malade et Ben Mazué) qui est un véritable fil conducteur de ma vie, mais aussi de Lolatypique :
« Parler c’est prendre position. Se taire c’est prendre position. J'crois aux rêves pas aux révolutions. J'veux des réponses donc j'fabrique des questions. » - Gaël Faye
Alors n'oublions pas de continuer à rêver et à fabriquer des questions.
Bien à vous,
Lola de Lolatypique


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